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Concert solidaire ; la parole du poète plus forte que celle des censeurs.

Journée Internationale des Nations Unies pour le soutien aux victimes de la torture.

Concert solidaire ; la parole du poète plus forte que celle des censeurs.

Il était un peu plus de 20h quand ont résonné dans la grande salle de réception de la Maison du Cambodge de la Cité Internationale Universitaire de Paris les premiers mots des extraits des Epiphanies de Henri Pichette. Devant une salle comble et sous les regards émus et attentifs de l’équipe du Centre, 5 patients membres du groupe d’art-thérapie, se lancent dans une interprétation contemporaine d’un des plus beaux textes du répertoire français.

C’était le 26 juin dernier. A l’occasion de la journée internationale des Nations Unies pour le soutien aux victimes de la torture, Parcours d’exil organisait un Concert Solidaire sous le Haut Parrainage de M. Zimeray, ambassadeur pour les Droits de l’Homme.

Grâce au talent de son président Eiichi Chijiiwa, violon solo à l’Orchestre de Paris et à la généreuse participation de ses amis du Quatuor Thymos, Parcours d’exil a pu offrir au grand public, à ses patients et à ses amis une soirée placée sous le signe de la liberté retrouvée et de la résistance à l’oppression.

Cette année l’association a choisi le langage universel de la musique et du théâtre pour manifester sa solidarité avec les victimes de la torture dans le monde. L’art comme symbole évident de liberté. Premières victimes de la censure, les artistes sont souvent ceux que l’on muselle d’abord. On brûle leurs instruments de musique, on les frappe, on les emprisonne. On interdit la danse, le théâtre, le cinéma, la télévision.

Mais ce soir là, à la maison du Cambodge, les violons on joué plus fort que les cris des tortionnaires. La virtuosité du quator Thymos et les notes apaisantes de Bach et de Schubert faisaient écho aux visages souriants des patients du Centre. Ce soir là, les voix d’anciennes victimes on porté la parole universelle du Poète pour définitivement faire taire celle des censeurs.

Quoi de plus symbolique en effet que de donner la parole aux patients du Centre. Mais quoi de plus normal également. “C’est leur journée, pas vraiment la nôtre. C’est à eux qu’elle est dédiée, à eux d’en faire quelque chose. A nous de les y aider”, précise le Dr. Duterte, directeur et cofondateur de Parcours d’exil.

“J’ai souvent assisté à ce type de journées mais je regrettais à chaque fois que l’on ne donne pas la parole aux patients.” ajoute Yves Llobregat, art-thérapeute. “C’est pourquoi, dès que nous avons eu cette idée de Concert Solidaire, j’ai proposé que des patients du groupe d’art-thérapie participent et présentent quelques extraits des Epiphanies de Henri Pichette que nous travaillions depuis plusieurs mois.”

“J’ai choisi ce texte pour deux raisons”, explique-t-il. “Tout d’abord bien évidemment pour sa beauté, mais aussi pour son universalité. C’est un texte qui suggère plus qu’il ne dit, qui évoque des images fortes tout en laissant à chacun la liberté de ressentir, d’imaginer, de comprendre ce qu’il veut.
La puissance du texte permet aux patients d’exprimer des pensées ou des sensations fortes tout en s’abritant derrière des mots universels, voir inventés. “Je te luzule, te syllabe, t’émeraude, te fruite, te liège, te loutre, te pervenche,…” Ce n’est pas le sens mais l’émotion qui nous guide.”

Créé pour la première fois par Gérard Philipe, ce texte a été écrit au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale par un jeune homme de 22 ans. “C’est un texte qui me passionne depuis longtemps”, poursuit Yves. “Il est universel. Il se décompose en 5 temps : la genèse, l’amour, la guerre, le délire, l’accomplissement. Les 5 temps forts de la vie.”

Comme l’écrit l’auteur à propos de son œuvre, “Il y a dans cette poésie un mouvement vital, où le langage cherche à embrasser la vie, à lui être toujours fidèle”.

“Pendant la représentation, j’ai ressenti beaucoup d’émotion. Mais je n’ai pas vu des patients, j’ai vu du théâtre, des acteurs qui prenaient en charge notre travail. Qui se l’étaient approprié,” conclut Yves. Car en effet, il s’agit bien de cela : d’un travail. Et cette représentation d’un soir constitue l’aboutissement d’un long cheminement thérapeutique.

Dès le début de l’activité de Parcours d’exil, pour renforcer l’accompagnement des patients, le Dr. Duterte a choisi de développer de nombreuses activités. Avec la création du groupe insertion (cf. Paroles d’exil n°4) certains patients ont également la possibilité de suivre des activités d’art-thérapie. “Le but même est de leur rendre une image d’eux où ils se sentent respectés, mis sur un pied d’égalité. Pas des victimes « écrasées » et sans autre intérêt aux yeux des autres que leur statut de victime et leur récit traumatique.” , explique le Dr. Duterte.

“L’art-thérapie agit comme un catalyseur”, ajoute-t-il “Avec Yves, nous faisons des points hebdomadaires, les patients lui sont « adressés », mais restent libres de participer aux ateliers ou aux « spectacles ». Tous ne peuvent pas participer. Il faut qu’ils aient avancé un peu dans leur reconstruction psychique pour pouvoir intégrer les activités de groupe.”

Les ateliers ont lieu le jeudi. Ils se décomposent en deux temps : thérapie individuelle le matin et atelier théâtre, drama-thérapie l’après-midi.

“Dans ce soin proposé aux patients, le théâtre apporte un cadre qui nous permet de travailler sur une infinité d’éléments. On travaille sur la voix, le corps, le mouvement, le rapport à l’autre, l’écoute, la mémoire sensorielle, etc…”, explique Yves.
“Mais il ne s’agit pas d’un cours de théâtre. La drama-thérapie est une manière douce qui nous permet d’aller vers le jeu de manière progressive en fonction de chaque patient. Il s’agit plus d’amener les patients à être progressivement acteurs, à leur donner envie de prendre la parole, de jouer, de s’exprimer plutôt que d’appliquer des exercices comme on le ferait dans un cours de théâtre par exemple.”

“Tout comme le texte de Pichette qui est énigmatique, l’art thérapie nous renvoie à l’énigme de qui nous sommes. A lui seul ce texte résume en quoi consiste mon travail. Ce qu’il y a de magique avec le théâtre, c’est qu’il offre une liberté incroyable. C’est un art universel où même les difficultés de langue ne sont pas un obstacle. Le travail non verbal est fondamental.

En psychiatrie, ou en gériatrie où j’exerce avec des patients atteints de la maladie d’Alzheimer, le travail et la finalité sont très différents,” ajoute Yves. “On va travailler sur la mémoire, sur la relation à l’autre et le lien social. On va chercher à apaiser les tensions et les angoisses.
Le travail au Centre tient beaucoup plus de la personne dans sa globalité et du rapport à l’autre. On travaille beaucoup sur le geste, sur le corps. Nous effectuons des exercices de relaxation, de respiration. Le jeu est fédérateur et le fait d’être en groupe peut apaiser les tensions et même si je tiens à garder une approche totalement anonyme, j’espère que ces ateliers d’art-thérapie atténuent pour un temps leur souffrance et la difficulté de leur quotidien.
D’ailleurs je pense que je ne pourrais pas travailler en connaissant la vie ou le passé de chacun. Je me contente de faire confiance au théâtre. Je le laisse faire son œuvre.”

Pour conclure, le Dr. Duterte raconte qu’à l’origine, pour lui l’art thérapie, ne pouvait passer que par la peinture. “Quand l’idée a germée de mettre en place au Centre une activité d’art-thérapie, et que j’ai rencontré Yves, je croyais que la comédie serait trop compliquée pour des patients à qui on demanderait d’être acteurs d’une pièce dont ils n’auraient choisi ni les auteurs, ni les metteurs en scène, ni même le rôle qu’on leur a fait tenir, avec leur corps oh combien lieu de souffrance. Mais le travail au long cours fait par Yves et ce 26 juin dernier on fait la démonstration que je m’étais trompé !,” reconnaît-il. “L’art thérapie a même suscité des vocations !”, ajoute-t-il. “Un de nos patients est devenu un « spécialiste » d’impressionnisme et il a longtemps cherché une école de théâtre mais les impératifs alimentaires…”

David Martinez
Parcours d’exil

Mis à jour le mercredi 25 novembre 2009