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Témoignages

Terres inhumaines
Ces récits sont ceux de patients, rapportés dans "Terres Inhumaines" de Pierre Duterte aux éditions JC. Lattès, 2007.
Les personnes ont très courageusement donné leur autorisation pour la publication de leur vécu : il faut en effet beaucoup de courage pour exposer ainsi son histoire.


Sommaire :

"Alors tout ça c’était bien vrai."

"Depuis que je suis petit, ma vie n’est qu’un problème, pourquoi vivre ?"

L’adolescent qui voulait parler de sa colère

"Alors tout ça, c’était bien vrai."

Incarcéré pendant 10 ans dans une prison irakienne, il ne sortait de sa cellule que les yeux bandés.

« Il avait été arrêté à un coin de rue, des hommes avaient surgi d’une voiture, l’avaient ceinturé, lui avaient bandé les yeux et l’avaient emmené en prison. Il y était resté une dizaine d’années. Pendant tout ce temps-là, il n’était sorti de sa cellule que les yeux bandés. Il n’avait jamais vu les couloirs de cette prison et ne la connaissait que de mémoire : il fallait tant de pas pour aller dans tel bureau, tant de pas et tourner à gauche pour être conduit dans tel local, tant de pas pour être mené dans la salle de torture. Il avait tant de fois parcouru ce sinistre chemin…

Ces mois interminables s’étaient écoulés ainsi. Il avait tout en mémoire, du moins ce qu’il avait pu retenir.

Un jour vint la libération, ils lui bandèrent les yeux, le firent monter dans une voiture et le déposèrent au coin de la rue où il avait été arrêté. Une fois déposé à l’endroit précis de son arrestation, ils lui retirèrent le bandeau, remontèrent dans leur véhicule et filèrent. Il se retrouva hagard, seul dans cette rue de Bagdad.

Pareille mise en scène nécessite, à l’évidence, une réelle organisation, des registres bien tenus, une volonté de détruire sur le long terme. L’effet fut celui qu’ils avaient escompté. Pendant les mois où j’ai suivi ce patient, il se réfugiait souvent dans une dénégation du passé : "Peut être que tout cela n’a été qu’un cauchemar, peut-être ai-je tout rêvé ".

Le rejet par l’OFPRA de sa demande d’asile ne fut pas été vécu comme une catastrophe : pour lui, c’était un peu comme si l’officier de Protection non plus n’avait pas cru à l’histoire. Ouf !
Cependant, la reconnaissance du statut de réfugié politique par la Commission de Recours des Réfugiés estampilla la réalité des faits. Une satisfaction amère peignait ses traits quand il ouvrit dans mon cabinet l’enveloppe contenant la conclusion de l’audience. Au soulagement manifeste et à la joie fugitive succéda le constat : "Alors tout ça, c’était bien vrai."

Son statut officiel de réfugié lui donnait le droit de vivre en France de façon quasi définitive, excluait tout retour au pays de ses tortionnaires ; son titre de voyage mentionnait qu’il pouvait se rendre dans tous les pays sauf l’Irak. Un succès. Cependant, ce statut lui fut difficile à assumer. Je dus l’aider à lutter contre le syndrome dépressif qui réapparaissait. Le disposer aussi à faire le deuil de l’illusion que tout cela n’avait été qu’un mauvais rêve. Et tout cela à cause d’une terrifiante mise en scène, d’un scénario écrit d’une main implacable.

Comment ne pas rapporter ici la consultation où ce patient m’expliquant qu’il n’avait jamais vu sa prison de l’intérieur, je lui proposai d’en voir les plans, un autre patient en ayant pour son dossier tracé un plan de mémoire. Ayant repéré sur le plan dont les légendes étaient écrites en écriture arabe le bureau du régisseur, il se mit à répéter les pas comptés pendant dix ans 10 pas à droite… oui c’est ça, arrivé ici tu fais 25 pas et tu tournes à droite … comme ça, tu passes devant… oui c’est ça ! Ce fut très émouvant de voir ce patient, les larmes dans les yeux mettre enfin une réalité « papier » sur ce qu’il ne connaissait qu’en nombre de pas.

Cette histoire illustre un stade encore plus grave des effets de la torture : celui de la "déréalisation" du monde, signes d’une atteinte de la personnalité et précurseurs de troubles mentaux graves chez des patients précédemment "borderline". Le travail du thérapeute est alors d’aider la victime à rassembler les pièces d’un puzzle…
Quand une victime ne comprend pas tout ce qui s’est passé, elle retouche les images pour les rendre plausibles. Ces retouches sont particulièrement criantes chez les enfants de victimes, qui ne possèdent que des fragments de l’histoire et ignorent à peu près les péripéties sordides des adultes. Pourquoi leur père ou leur mère ont-ils été en prison, alors qu’ici en France, où ils grandissent, on leur explique que c’est le sort des seuls criminels ? »

"Depuis que je suis petit, ma vie n’est qu’un problème, pourquoi vivre ?"

Voilà ce qu’il me déclara lors de notre première rencontre.
Il avait 17 ans, semblait très en colère et très fatigué, au sens tragique que certains Africains donnent à ce terme : c’est trop dur…

Son référent de l’Aide Sociale à l’Enfance m’avait demandé de le recevoir, car le jeune homme refusait de parler de son histoire, préférant ne pas faire de demande d’asile, malgré le risque évident de n’être pas admis à rester sur le territoire français : cela lui semblait moins douloureux que d’évoquer ce qui lui était advenu.

Et pour cause : la dernière fois qu’il avait accepté d’aborder une partie des événements tragiques de son enfance, il s’était senti si mal, si désorienté face à l’horreur de la mémoire, qu’il avait dû être admis plusieurs jours en hôpital psychiatrique tant la symptomatologie était inquiétante, tant elle devait exprimer une souffrance intense. Il savait de quoi il ne voulait pas parler.

Pourquoi vivre ? Avait-il tort ? Pourquoi vivre quand la vie n’est que problèmes, que ceux-ci s’accumulent et deviennent de plus en plus insupportables. Quand, après avoir vu mourir ou appris la mort de ses frères et sœurs, il lui a fallu supporter celle de son père, puis celle de sa mère, deux assassinats de plus. Puis quand il lui est arrivé à lui-même…

Oui, dis-je dans un discours intérieur, je peux comprendre que tu en viennes à te demander pourquoi vivre ? Pourquoi n’y suis-je pas passé, moi aussi ? Pourquoi souffrir toutes ces morts ?
La mort de ses parents est déjà un événement atroce pour un jeune homme ou une jeune fille. Elle le devient encore plus dans les circonstances sauvages, apocalyptiques, qui m’étaient décrites, et où les enfants étaient contraints d’assister aux meurtres. Pis encore : écoutant ces récits déchirants, j’ai été frappé par le fait que ces jeunes gens devenus brutalement, orphelins en tiraient le sentiment d’avoir été abandonnés.

"Mes parents m’ont laissé tomber." La phrase me sembla, la première fois, difficilement soutenable. En tant qu’adulte et en tant que géniteur, j’éprouvais « l’injustice » de parents assassinés et de surcroît accusés d’abandon. Les victimes devenaient donc coupables aux yeux de leurs propres enfants. À la réflexion, je me suis avisé que mon incompréhension procédait de mon regard d’adulte. Je n’avais pas, dans un premier temps, saisi, chez ces adolescents, leur détresse de s’être retrouvés seuls au monde, avec la volonté pour tout bagage et unique moyen de survie.

À chaque rencontre avec l’un de ces nombreux adolescents que j’ai pu recevoir, je reste émerveillé par la capacité de s’en sortir, par la volonté de repartir qui les habitent. Mais cette aptitude à prendre les choses en main passe sûrement par la résignation à l’abandon. Et au sentiment qu’il n’y a plus, pour eux, personne au monde. Qu’ils ne peuvent plus compter sur personne, à part peut être eux-mêmes, mais certainement pas sur les adultes.
Comment reprocher à ces jeunes humains, témoins impuissants d’actes qui ont tout fait voler en éclats, famille, société, psychisme, oui, comment leur tenir rigueur de se sentir abandonnés ?
Et pour eux, comment retrouver la confiance ? (…)

L’histoire de ce garçon était donc indicible. Mais le récit complet des événements traumatisants est-il indispensable à la relation d’aide ? Je ne le crois pas. Respecter le désir de ne pas raconter, mais essayer d’aider quand même, cela n’est pas simple, mais permet un réel changement, devient très thérapeutique. »

L’adolescent qui voulait parler de sa colère

Un adolescent au visage fermé me fut un jour amené par son éducateur parce qu’il "posait problème". "Ils m’ont forcé à venir ici pour que tu m’aides, ce n’est pas la peine. Je suppose que tu veux savoir mon histoire, qu’il faut que je te raconte pourquoi je suis ici, comme j’ai l’habitude, je vais te le dire et après tu me laisses tranquille et je pars, d’accord ?
- Pourquoi c’est « toujours comme ça » ?
- Bien sûr, ils veulent tous connaître mon histoire, après ils me regardent différemment et je ne les intéresse plus. Ils ne me parlent plus que de ça. De toute façon je te préviens, je ne veux pas de médicament. Tu peux m’en donner, je ne les prendrai pas.
- Pourquoi crois-tu que je vais te donner des médicaments ?
- Parce que tous les docteurs m’en donnent toujours.
- Tu aurais voulu faire quoi comme métier ? Interloqué, il me regarde…
- Avocat.
- Pour ?
- Aider les gens qui ont des problèmes…"

À la fin de l’entretien, autre surprise pour lui, je lui demande s’il souhaitait revenir.
- "Oui, j’aimerais bien, sauf si c’est pour parler de mon histoire.
- On parlera de ce dont tu veux parler. De quoi aimerais-tu parler ?
- De ma colère !"

Lors de la consultation suivante, il me parla donc de sa colère vis-à-vis du foyer dont il avait été exclu, de ce qui lui était arrivé au pays.
"De toute façon, en France c’est comme au pays, t’as pas le droit de dire non ! T’as jamais le choix, même si on t’en propose un, ce n’est pas un choix réel."
Nous avons parlé de sa colère à l’égard de ceux qui avaient dit vouloir l’aider et qui l’avaient laissé tomber. De l’énorme colère vis-à-vis de la mort de ses parents et de ce qui s’était passé après… des voisins qui ne l’avaient recueilli que pour le faire travailler et pour être méchants avec lui.

À son entrée dans mon bureau pour sa troisième consultation, il déclara qu’il avait une question à me poser : pourquoi la vérité ne gagne jamais à la fin ?

La question de l’entretien suivant étant de savoir pourquoi, parfois, il avait besoin de se faire mal, pour se prouver qu’il était bien vivant ?

A la huitième rencontre, son histoire demeurait indicible. Ce jeune homme brillant me déclara cependant qu’il allait bien mieux, car il avait trouvé un endroit "où c’est pas pareil qu’ailleurs". Il savait que, si un jour il voulait parler de son histoire, je serais là, mais que je serais là même s’il ne voulait jamais en parler.
J’espère que, lorsqu’il aura terminé les "études" imposées par le pragmatisme des structures qui l’accueillent et qui, ne disposant que d’un temps limité pour leur accompagnement, n’offrent qu’une scolarité « courte », il aura la possibilité d’entreprendre des études de droit. Et je suis sûr que s’il en a la possibilité, il y parviendra. »

Mis à jour le mercredi 25 novembre 2009